Intelligence Artificielle : Entre promesses et réalités
Qu’il s’agisse de la pression qu’elle exerce sur l’emploi, sur la hausse des dépenses de santé, sur sa tendance à polluer des rapports avec des informations fictives, sur son impact dans l’érosion des compétences professionnelles, l’usage de l’intelligence artificielle (AI) révèle des effets à contre-courant de ce qui était attendu de cette technologie.
Un rapport du cabinet PwC montre qu’en matière de santé, l’AI augmente les coûts en détaillant les diagnostics pour obtenir des codes facturations médicales plus élevés, révèle Fortune magazine.
De son côté, le Financial Times révèle que le cabinet d’audit KPMG a dû retirer un rapport, consacré aux avantages des outils de l’AI par plusieurs organismes, qui s’est avéré truffé d’affirmations fictives.
L’AI semble aussi éroder les compétences professionnelles comme le rapporte un article de la revue Nature consacré à des enquêtes sur des pertes de capacités chez des médecins et des ingénieurs informaticiens soumis à un usage intensif de l’AI.
D’un autre côté, l’AI semble être un obstacle à l’insertion professionnelle pour des diplômés américains en informatique qui peinent à trouver un emploi à temps plein dans leurs domaines, indique un article du Nikkei Asia.
Enfin, dans les secteurs de la Tech et la finance, l’AI contribue à une perte de 28.000 emplois par mois en 2026, notamment dans les postes administratifs, souligne Bloomberg.
L’AI était censée réduire les coûts de santé. Un rapport de PwC suggère le contraire.

Une des promesses de l’AI était de rendre les soins de santé plus accessibles. Ce n’est pas ce que constate un récent rapport du cabinet d’audit PwC (PricewaterhouseCoopers) qui annonce une hausse des coûts allant jusqu’à 9% en 2027, rapporte le magazine Fortune.
On aurait pu s’attendre à ce que l’AI réduise les coûts de santé, que ce soit en diminuant la paperasse, en automatisant les notes des médecins, ou en allégeant les effectifs hospitaliers. Mais un nouveau rapport de PwC de 60 pages suggère l’inverse.
L’AI est « l’un des cinq facteurs potentiels qui pourraient faire grimper les coûts de santé jusqu’à 9% en 2027, considère un taux équivalent à celui de cette année, le plus élevé depuis 2010-2011 », note PwC.
En documentant des « détails plus précis sur les diagnostics et les complications médicales qu’un clinicien pressé aurait pu regrouper sous un seul « code » général (une étiquette de facturation normalisée) qui indique aux assureurs ce qu’ils doivent payer », les outils de prise de notes par l’AI peuvent justifier « un code de gravité plus élevé (comprendre : mieux rémunéré), même si les soins réellement prodigués au patient restent les mêmes qu’auparavant ».
Une analyse de Blue Cross Blue Shield (un groupe d’assureurs) illustre ce phénomène. Dans certains hôpitaux, le code de facturation pour l’anémie post-hémorragique aiguë chez les nouvelles mères est passé de 4% à 12,3% des admissions en maternité entre 2022 et 2025, alors que le nombre réel de transfusions sanguines (courant dans ces cas) n’a presque pas augmenté. Cette « intensité de codage » liée à l’IA aurait ajouté 22 millions de dollars aux dépenses de maternité dans les établissements étudiés en trois ans.
Cependant, si l’AI est « le facteur de pression le mieux classé » du rapport de PwC, « elle n’est pas le principal moteur global des coûts ». La main-d’œuvre et les fournitures « représentent encore une plus grande part de l’augmentation ». Mais on attend des outils d’IA « d’inverser la tendance », en « automatisant des tâches administratives hospitalières » ou en « permettant de détecter les diagnostics plus tôt ».
Mais comme le résume un dirigeant du secteur de l’assurance santé : les entreprises « vont prendre l’IA et se demander : comment puis-je l’utiliser pour servir mes propres intérêts ? »
Source : Fortune, 12 juin 2026
Un rapport de KPMG contenait des hallucinations AI sur les avantages de… l’AI

Un rapport de KPMG sur la manière dont l’IA est utilisée par les entreprises à travers le monde a exagéré l’adoption de cette technologie avec des études de cas fictives qui semblent avoir été basées sur des hallucinations de l’IA.
Le rapport d’octobre, intitulé « Redéfinir l’excellence à l’ère de l’IA agentique », comportait de nombreuses fausses affirmations concernant l’utilisation de l’IA par des organismes, comme la banque suisse UBS, le Service national de santé britannique (NHS), ainsi que les Chemins de fer fédéraux suisses (SBB) et Transport for London (TfL).
Ces inexactitudes ont été identifiées comme des hallucinations de l’IA par le groupe de recherche GPTZero et vérifiées par le Financial Times. Le cabinet d’audit KPMG a retiré le rapport des sites web le temps d’enquêter sur les circonstances de sa publication.
Cette découverte est la dernière d’une série d’erreurs manifestes concernant l’IA dans des rapports de cabinets d’audit économiques. Elle fait suite à la rétractation, le mois dernier, d’une étude par Ernst & Young (EY), en raison de notes de bas de page falsifiées et d’autres erreurs identifiées par GPTZero.
Le rapport de KPMG affirmait que, dans le cadre de ses services la banque UBS « intègre des agents d’IA » qui « opèrent au sein d’une plateforme modulaire co-développée avec Microsoft », permettant des « parcours financiers personnalisés, efficaces et conformes. »
KPMG affirme aussi que les agents d’AI des Chemins de fer suisses (SBB) « aident les utilisateurs à planifier, réserver et optimiser leurs trajets en fonction de leurs préférences, des conditions en temps réel et de l’impact carbone… ».
Dans le cas de Transport for London, KPMG prétendait que l’organisme utilisait des agents AI « pour prévoir et gérer les embouteillages, personnaliser les informations destinées aux usagers et coordonner les transports multimodaux ».
Ces (trois) affirmations ont été qualifiées de « factuellement incorrectes » par UBS, « inexactes » par SBB et « trompeuses » par TfL.
Aussi, l’affirmation de KPMG selon laquelle le NHS Greater Manchester utilise des agents d’IA pour prédire les réadmissions hospitalières, trier les patients et automatiser les orientations « ne correspond pas vraiment » au communiqué de presse sur lequel le rapport semble se fonder.
Pour Edward Tian, directeur général de GPTZero, les publications truffées d’erreurs des Big Four, comme KPMG et EY qui jouissent d’une grande crédibilité, « polluent l’information » et « accroissent le risque de désinformation ».
(Paradoxalement), les cabinets de conseil comme KPMG commercialisent leurs services auprès des entreprises en se positionnant en tant que conseillers sur l’adoption de l’IA, et sur la manière responsable de son utilisation pour éviter les erreurs.
Source : Financial Times 12 juin 2026
L’AI détruit-elle nos compétences ? Les premiers résultats sont là – et ils sont inquiétants.

Cette éventualité inquiète les spécialistes médicaux, les informaticiens et d’autres professionnels de la santé. Par exemple, 70% des infirmières et 77% des médecins craignent de perdre leurs compétences en raison d’une dépendance excessive aux systèmes d’Intelligence Artificielle (AI), selon une enquête menée auprès de professionnels de la santé américains et publiée au début du mois*.
Des éléments indiquent que la « déqualification » induite par l’AI commence à se manifester en médecine, en informatique et dans d’autres domaines. Les chercheurs s’interrogent désormais sur les moyens de préserver l’expertise humaine essentielle à l’ère de l’AI.
Gâtés par l’AI ?
Une (autre) étude menée auprès de médecins polonais spécialisés en endoscopie, ayant tous réalisé au moins 2000 coloscopies au cours de leur carrière, ont eu accès à un système d’AI analysant en temps réel les images de coloscopies et détectant les adénomes, des lésions intestinales précancéreuses.
Dès que les médecins ont commencé à utiliser ce système, leurs performances ont chuté significativement lorsqu’il était indisponible. Au cours des trois mois précédant son introduction, les spécialistes ont détecté au moins un adénome dans 28,4 % des coloscopies. Au cours des trois mois suivant son introduction, le taux de détection des adénomes pour les coloscopies réalisées sans l’assistance de l’AI a diminué à 22,4 %.
Les résultats, publiés en octobre dernier dans The Lancet Gastroenterology and Hepatology, (…) indiquent qu’une exposition continue à ces outils peut rendre les cliniciens « moins motivés, moins concentrés et moins responsables lorsqu’il s’agit de prendre des décisions cognitives sans l’aide de l’AI ».
Aucune leçon tirée
Pour étudier la question de la perte de compétences en informatique, des chercheurs de la firme Anthropic d’intelligence artificielle, ont mené un essai contrôlé randomisé auprès de 52 ingénieurs logiciels. Invités à réaliser une tâche de programmation simple, les participants pouvaient consulter des instructions sur Internet. La moitié d’entre eux ont également été invités à utiliser un assistant AI.
Par la suite, tous les ingénieurs ont répondu à un questionnaire évaluant leurs acquis. Ceux ayant utilisé un assistant AI ont obtenu des résultats nettement inférieurs aux autres. Le score moyen était de 50% dans le groupe AI contre 67% dans le groupe témoin.
Les participants assistés par l’AI ont particulièrement mal réussi aux questions de diagnostic d’erreurs dans le code, ce qui suggère qu’ils n’avaient pas assimilé les concepts sous-jacents au code qu’ils venaient de produire.
« On observe désormais un décalage très étrange entre performance et apprentissage », constate Kevin Crowston, spécialiste des sciences de l’information à l’Université de Syracuse, dans l’État de New York. « Les développeurs peuvent atteindre un niveau de performance très élevé, car ils empruntent en quelque sorte des compétences à l’AI, sans pour autant les développer eux-mêmes. »
(…)
(*) Patients, Doctors, and Nurses on AI Similar Tools, Different Pathways, One Destination (Wolters Kluwer, 2026)
Source : Nature 18 juin 26
Des diplômés en informatique des meilleures universités américaines se sentent exclus par l’AI

Aux États-Unis, les jeunes diplômés accusent l’AI de faire obstacle à leur emploi, après avoir déboursé des centaines de milliers de dollars pour intégrer des établissements prestigieux. (…) Les étudiants en informatique, en particulier, sont confrontés de front à la concurrence de l’AI.
Diplômé en systèmes d’information de l’Université de New York, Dhruv affirme avoir « postulé à environ 8000 offres d’emploi », mais sans jamais être recruté à temps plein ».
Lorsqu’il est arrivé aux États-Unis pour ses études supérieures, les entreprises technologiques recrutaient massivement et proposaient des salaires très attractifs. Il était persuadé de pouvoir gagner au moins 200.000 dollars par an. Mais il n’a même pas trouvé de stage et a revu ses ambitions à la baisse, se contentant de 120.000 $. Maintenant, il veut juste trouver du travail.
« Avant, pour les postes de débutant, connaître un langage de programmation et un ou deux outils suffisait. (…) Maintenant, on exige trois à 5 ans d’expérience pour ces postes », explique Dhruv.
Nombreux sont les jeunes diplômés qui renoncent aux emplois qu’ils espéraient initialement.
Haram Kang, diplomée en informatique de l’université Rutgers, dans le New Jersey, a postulé auprès de plus de 200 entreprises durant sa dernière année d’études, et au moins 500 au cours des deux années suivantes. Malgré l’expérience acquise grâce à des stages, aucun n’a débouché sur un emploi à temps plein. Elle a finalement trouvé un poste dans la vente de produits technologiques.
Yohan Aton, 25 ans, a été licencié de Meta Platforms en mai. Il avait rejoint l’entreprise en tant que stagiaire en 2020, lorsqu’elle s’appelait encore Facebook, puis recruté à temps plein après avoir obtenu son diplôme en 2022. C’était avant le décollage de l’AI.
(…) Mais « tout a changé au cours de l’année écoulée », affirme Aton. Selon lui, environ 20% du nouveau code a été généré par l’AI en juin 2025, une part qui a grimpé à environ 70% en janvier dernier et à près de 95% en mai.
Meta a licencié environ 8000 employés, soit un dixième de ses effectifs, et annulé son projet d’en embaucher 6000. Pendant ce temps, l’entreprise prévoit jusqu’à 145 milliards de dollars de dépenses en capital pour 2026.
Le taux de chômage aux États-Unis pour les récents diplômés universitaires âgés de 22 à 27 ans est passé d’environ 4% en 2022 à 5,6% en mars dernier, selon la Banque fédérale de réserve de New York.
(…)
Les données sur le chômage par discipline en 2024 annoncées par la Fed de New York en février dernier montraient l’ingénierie informatique à 7,8% – juste derrière l’anthropologie avec 7,9% – et l’informatique non loin derrière avec 7%, à égalité avec les arts du spectacle.
Stephen Henriques, chercheur à la School of Management de l’Université de Yale, affirme que l’AI a un impact significatif sur le marché du travail de premier échelon. « L’AI fait une grande partie de son travail ou rationalise une grande partie de son travail. Au lieu d’avoir besoin de 10 analystes, il n’en faut que cinq », a-t-il déclaré.
Pei Ying Chua, économiste en chef pour l’Asie-Pacifique chez LinkedIn, cite les ingénieurs logiciels, les responsables marketing et les analystes de données comme des postes comportant un degré élevé de tâches reproductibles par l’AI. « D’ici 2030, 70% des compétences requises pour la plupart des emplois changeront grâce à l’AI », dit-elle, soulignant l’importance de s’adapter à ces changements.
(…)
Certains diplômés se lancent dans la voie de l’entrepreneuriat et créent leur propre entreprise s’ils n’en trouvent pas pour les embaucher. Le nombre de personnes citant le terme « fondateur » comme profession sur LinkedIn a bondi de 75% au cours de l’année écoulée, a déclaré Chua.
Source : Nikkei Asia, 30 juin 2026
Impact de l’AI : La Tech et la Finance perdent 28.000 emplois par mois

L’impact de l’intelligence artificielle sur l’emploi reste sujet à débat, mais ses effets commencent déjà à se faire sentir dans les données de l’emploi aux États-Unis.
Le recul des effectifs dans les secteurs de la finance et de la Tech – où l’adoption de l’IA a été la plus rapide – s’est accéléré en 2026, pour atteindre en moyenne 28.000 suppressions d’emplois par mois, selon les données gouvernementales.
Cette faiblesse contraste avec la vigueur du marché du travail américain, qui a créé plus de 113.000 emplois par mois cette année jusqu’en mai – un chiffre qui aurait été bien plus élevé si les secteurs bancaire et de technologique ne l’avaient pas tiré vers le bas.
Après avoir investi massivement dans l’intelligence artificielle, les entreprises technologiques invoquent de plus en plus l’AI comme un facteur de réduction de leurs effectifs. Les dirigeants de JPMorgan Chase & Co., Citigroup Inc. et Goldman Sachs Group Inc. ont également déclaré que cette technologie entraînerait des suppressions d’emplois.
Le cabinet Challenger, Gray & Christmas, spécialisé dans le suivi des plans de licenciement, a recensé près de 102.000 suppressions de postes annoncées et attribuées à l’AI depuis le début de l’année (à fin juin, ndlr).
Au total, le secteur technologique représente un tiers des licenciements annoncés en 2026. « La finance pourrait bien être le prochain secteur le plus touché », selon le cabinet.
Des études suggèrent que l’impact de l’AI sur le marché du travail dépend de la manière dont les entreprises déploient cette technologie.
Une étude du Laboratoire d’économie numérique de Stanford a constaté un recul de l’emploi dans les professions où l’AI automatise les tâches, tandis que l’emploi se maintient dans les fonctions où elle assiste les employés dans leur travail.
Le secteur financier pourrait être particulièrement vulnérable en raison de la composition de sa main-d’œuvre. Les emplois de bureau– notamment les conseillers clientèle, les guichetiers et les gestionnaires de sinistres – (qui) représentent environ un quart des emplois dans les activités financières, devraient enregistrer parmi les plus fortes baisses au cours de la prochaine décennie, en partie à cause de l’AI intelligence artificielle (IA), selon les projections du Bureau des statistiques du travail (BLS).
(…)
Source : Bloomberg, 1er juillet 2026
